"L'ombre portée de l'avion, couleur vert émeraude, se découpe nettement sur le vert délicat des jeunes pousses de riz qui baignent dans l'eau des champs en terrasses et ondulent au gré du vent. «a et là, un reflet argenté laisse deviner les courbes sinueuses du fleuve. Les montagnes, à l'horizon, masses floues sur un ciel gris tendre sont noyées dans les brumes du matin et les vapeurs qu'exhale le sol détrempé par la pluie de la veille. Seul le ronflement du moteur tue un petit peu la sérénité de l'instant.
Déjà le soleil inonde d'une chaude lumière les cours des maisons en bois du village, déjà les femmes, accroupies, s'activent derrière les fourneaux de terre, déjà les enfants jouent avec les chiens dans la poussière jaune. Une vieille chantonne un air ancien à l'oreille d'un nouveau-né, des jeunes filles rient en allant au puits, les hommes discutent autour de la première tasse de thé de la journée : le monde s'éveille..."
L'élite autoproclamée, telle à l'insu de son plein gré se gratta en maugréant. Fais chier putain de documentaire à la con. Elle bailla, éteignit la télé et retourna à son thème latin.


* * *


"- Alors, ce thème latin, vous pensez l'avoir réussi ?
- Evidemment, s'exclama l'élite d'un ton légèrement suffisant, de toute manière, c'était trivial, comme d'habitude
- Vous paraissez toujours très sûr de vous ; vous êtes persuadé d'être infaillible?
- Euh...jusqu'à preuve du contraire...Non, mais, c'est vrai, quand même, sans vouloir être prétentieux, je majore ! Et dans un lycée tel que celui-ci, ça représente quelque chose... (...)
- Sincèrement, vous croyez à vos chances d'intégrer 1'ENS ?
- (ton hypocrite) Seul l'avenir nous le dira !
Plusieurs élèves, cette fois, avec cigarette de rigueur.
- Vous vous considérez comme l'élite de la France ?
- (ton mi-pédant, mi-condescendant) Ecoutez, objectivement (NDElectre : !), est-ce qu'aujourd'hui, en France, il y a beaucoup de gens qui ont lu autant de livres que nous ? Tenez, par exemple : combien de personnes en France connaissent quelque chose du problème de la paysannerie russe du vingtième siècle ? Hein, franchement ?
Retour sur l'élite du début, gros plan en prime.
- Trouvez-vous votre lycée élitiste ?
- (ton TRES hypocrite) Oh, vous savez, à part peut-être de manière diffuse, je ne crois pas que l'élitisme soit ici un phénomène majeur..."
Notez la cohérence du discours. Comme si l'"élite" était forcément intellectuelle ! Comme si le savoir résidait exclusivement dans les livres ! Impossible de toute manière que tous les élèves de ce lycée soient pareils... De deux choses l'une : ou bien les caméras n'attirent systématiquement que la variété d'accariens spécifiques aux couloirs des Parlements, ou bien ce sont les journalistes qui les choisissent exprès, mais là, franchement, 1'image des établis- sements-scolaires-proches-du-Panthéon vient encore d'en prendre un sacré coup, pensaient certains. D'autres s'esclaffèrent bruyamment puis éteignirent tout simplement la télé et allèrent se coucher. D'autres, enfin - mais peut-on réellement les mettre sur le même pied que des êtres humains moyens ? - étaient déjà en train d'effectuer leur ronde nocturne rituelle, justement, dans les dortoirs d'un de ces prestigieux établissements que nous évoquions précédemment...

* * *


"Et, à votre avis les enfants, que fit ce Bonhomme Evidemment Reconnu Utile par la communauté, lorsqu'il entendit à nouveau, au bout du couloir, le rugissement terrifiant de la Bête Etrangleuse, Retorse et Utopiste ? Et bien, n'écoutant que son courage, il s'en fut retrouver ses autres Copains Parfois Eclairés ; ils réfléchirent alors tous ensemble, et le plus jeune eut l'idée lumineuse de traquer la Bête jusqu'à ce qu'elle s'engage dans les souterrains du Lycée, où il serait plus facile de l'éliminer. Ils coururent donc en hurlant dans les couloirs, réveillant ainsi toutes les tribus indigènes qui avaient enfin réussi à s'endormir après de longues heures passées à réduire des DM ennemis...tous émirent alors des Bruits Etranges Rauques et Unanimes, et se préparèrent au combat. Nos quatre héros se retrouvèrent donc pris entre deux feux ! Espérant - à tort - semer leurs poursuivants, ils se précipitèrent dans les obscurs souterrains...
- Qui a la lampe de poche ?
- Quelle lampe de poche ? On n'en a jamais eu !
- C'est pas juste, je me plaindrai, dans les dessins animés normaux, les héros ont toujours une lampe de poche !
- Tiens, mais quel est donc cet objet gluant qui luit dans le noir ?
- Mais ce sont les crocs baveux de la Bête, bien sûr !
- Bon, à trois, on part tous en hurlant. Un, deux,
- AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHH HHHH ! ! ! ! !
- Tu crois pas qu'on en a fait assez, là ?
- Tais-toi et hurle."
Pfff, lamentable, pensaient des enfants chinois, accroupis dans la poussière dans la cour de leur maison en bois, au milieu des rizières que le soleil couchant commençait à dorer...



Virus - trimestriel du lycée Louis-le-Grand - Novembre 98