La mort dans l'âme


Il pleut. Les rues sont vides. Le boulevard St-Germain est mort. Seulement quelques voitures. Je tourne dans la rue St Jacques; idem: horizon gris. Encore fournir des efforts pour monter quelques mètres! La Sorbonne sort de l'ombre, majestueusement mais grise, elle aussi, avec ses fenêtres opaques et ses mesquines cheminées. Toujours ses "grooms" en uniforme bleu. Le laurier rose du square Marcellin Berthelot est fané; le pommier du Japon, seul touche d'exotisme de ce noble et monotone quartier latin, aussi. Et l'illustre collège de France semble toujours aussi vide.
Et moi je monte, laborieusement, cette rue st Jacques, la tête vide, ou peut-être trop pleine. Sans aucune envie, absolument démotivée. Me voici à nouveau devenue machine. Depuis ce matin, c'est ticket-bouquin-assis-debout-tout droit... Je suis un chemin tout tracé: tout droit! gauche! droite! il paraît qu'il est beau, ce quartier: la Sorbonne, Clunny... Pour moi il n'existe plus, dénaturé par l'habitude, mort. Pour moi c'est le retour à la routine; à partir d'aujourd'hui il faut s'oublier. Se désindividualiser; rester une personne serait trop dangereux; maintenant il faut redevenir un cerveau pur. Finies les vacances, retour aux choses sérieuses...
L'auguste bâtisse jaune se rapproche. Mon cher lycée! Ca faisait Si longtemps. La vie grouille ici: des troupeaux stationnent. "Alors, ça va?". "C'était bien les vacances?". Certains vont et viennent sans cesse:"Salut" à droite, "coucou" à gauche.. Moi aussi on m'appelle; je ne voudrais pas choquer par mon indifférence, je me fais hypocrite, le sourire aux lèvres, le cúur mélancolique. il bruine toujours. Rien ne dérange les retrouvailles enthousiastes. Et moi je feins toujours. La cohue me donne des vertiges. Tous ces visages me sont connus: d'un seul coup ils resurgissent, fantômes d'un déjà lointain passé. D'un seul coup je me retrouve seule, complètement seule; au milieu de la foule je ne suis même plus avec moi-même. A nouveau le vide intellectuel, le calme plat dans ma tête.
Je franchis la petite porte familière. Symboliquement, ma liberté prend fin. A nouveau mon esprit devra se courber aux ordres extérieurs, diminuer puis éradiquer ses propres exigences. Ici tout prend fin pour une année. Le hall brille d'une lumière blanche et violente: lumière d'orage. Les fantômes reviennent. Ici aussi on se presse. Parfois on s'ignore. Paradoxalement, un grand égoÔsme se dégage de cette foule unie. Les sourires et les mots sont choisis, soigneusement distribués. "Vague connaissance" devient ignorance. Déjà se reforment les "clans". Le mépris brille dans certains regards qui voudraient dominer la foule. Du vacarme ambiant ressort finalement une grande froideur, comme si la dureté des pierres s'était dissoute dans l'atmosphère. Parfois surgissent quelques visages ravagés par l'angoisse. L'ambiance est pesante, et toujours mon masque d'hypocrisie. Je ne m'aperçois même plus que j'évolue à pas saccadés. Au fond du hall, la cour d'honneur m'apaise. Toujours verte et accueillante; et toujours fermée, comme un paradis perdu et désormais inaccessible. Au moins il n'y a personne. Mais elle aussi est grisée par la lumière, elle aussi est morte; les tulipes sont flétries, et leurs pétales, pauvres âmes, gisent à terre; les pensées nous ont quittés. Beauté figée, ignorée de tous. Là aussi, l'air vicié de la mort. Faut-il continuer?
La cour apparaît, digne dans la majesté des alexandrins du poète dont elle porte le nom. Mais elle est aussi prise d'assaut, malgré la pluie, cette pluie que soudain je ressens jusqu'au fond de mon être. "Il pleut sur la ville comme il pleure dans mon cúur", Verlaine. Ce vers m'est venu de lui-même. Cette pluie fine qui s'infiltre, qui m'ôte le peu de vie qui me reste. Mais les autres semblent l'ignorer, ces fantômes braillards cédant à leur instinct grégaire. Ils s'observent les uns les autres comme des bêtes curieuses. Leur perpétuel va-et-vient s'amplifie constamment. Et ma solitude s'accroît. Contre mon gré la foule m'envahît: me voici une parmi la multitude, me voici réduite à la partie d'un tout. Je ne compte plus en tant que moi, je ne suis plus qu'un "élément" du lycée, je m'insère dans le décor, que je le veuille ou non.
Je suis glacée. L'horloge sonne dix heures, déjà, heure de gagner une classe. Elle aussi pleine. Une odeur de renfermé y plane, une semi-obscurité y règne, mais le bruit de la pluie qui résonne sur le toit est couvert par celui des quarante élèves rassemblés.
Des pas dans le couloir: un prof entre, le brouhaha cesse brusquement. Je peux à nouveau écouter la pluie tomber à petites gouttes, mon âme se désagréger à petit feu. Des noms sont appelés, auxquels répondent un doigt levé ou un monosyllabe. Des noms, seuls vestiges d'une identité personnelle provisoirement abandonnée. Un nom qui correspondra à un chiffre plus ou moins grand, témoin de sa valeur pour les autres. Parfois à une place dans une salle. Puis vient un "emploi du temps", symbole de la fin de ma liberté: je dois me plier aux exigences d'une administration pour remplir ma vie; tout est minutieusement réglé.
L'heure passe. Au bout d'un certain temps le prof n'a plus rien à nous dire: serait-il dérouté par notre aspect sinistre? L'heure est passée. Il part, discrètement, comme si rien n'était arrivé. Et je me retrouve à nouveau dans la cour au beau nom, désormais vide. Maintenant tout est vide. Seule la pluie continue de tomber. Elle continue de me glacer. Mon âme s'est envolée, et une grande lassitude s'empare de moi. Demain, toujours, il faudra revenir, recommencer à feindre. Subir la monotonie de la mort.



Virus - trimestriel du lycée Louis-le-Grand - Novembre 98