Un défi au subconscient



J'irai à Montréal
Nous avions commencé par des choses simples : la fonction exponentielle, cela permettait également d'introduire les notions d'isomorphisme et de groupes aux débutants.

Le congrès se déroulait comme toutes les années dans un bois, la nuit exclusivement... j'expliquais à mon voisin l'importance de la notion de structure dans la mathématique du XXe siècle, et les diverses tentatives de définition rigoureuse de cette notion, notamment les échelons de Russel.

Quelques instants plus tard je courais sans direction dans les bois ; il faut dire qu'entre temps les marines étaient débarqués avec la diplomatie qui les caractérise. Je m'allongeai dans les feuilles, espérant ne pas être découvert par un marine désireux de montrer son courage.

Une jolie gamine, tiens ! brune, coupée aux épaules, la quatorzaine, juste devant moi... au regard à la fois amusé et préoccupé. Etrange endroit pour une rencontre, je lui souris autant que je peux.

Je courais encore, cette fois dans un parking à la sortie des bois.
Je sentis qu'on me tirait par la chemise: une femme... je reconnus la gamine de tout à l'heure attendant dans la voiture.
Je m'allongeai cette fois sous les pieds de la banquette arrière : je n'avais pas de tenue de rechange et notre uniforme bleu marine -semblable à celui d'un mécanicien- était un billet direct pour l'endroit que je tenais particulièrement à éviter...

On décida pendant la nuit que l'on partirait au Canada, dès que possible.

Au petit matin, je sortis m'acheter une glace. "Vous n'êtes pas avec votre ami aujourd'hui ? me demanda t-on. Non, non..." la serveuse me sourit comme d'habitude. En fait, mon ami n'était pas vraiment un intellectuel ; il n'était nullement au courant des congrès et s'il l'avait été, il n'y aurait jamais assisté principalement par désintérêt pour la chose...
Il y avait chez le glacier une amie de la mère de mon ami, elle commença à me parler ; elle me mit au courant de l'état financier de la famille de mon ami, des problème d'héritage après la mort du grand-père : son père n'était qu'un demi-frère et ses frères utiliseraient toute excuse possible pour lui nier sa part...
Elle me demanda même si je savais d'où mon ami tirait son financement pour ses études... je partis sans me retourner.

La maison de ma connaissance nocturne était beaucoup plus imposante que je ne l'avais évalué de nuit... trois voitures parquées à l'entrée.

"C'est vous l'ami de ma mère ?" me lança un blondinet d'une quinzaine d'années, en me voyant approcher, puis il se mit à ricaner bruyamment avec ses acolytes. Pas un très bon présage !
Il m'expliqua assez peu compendieusement que son papa lui avait ramené cette voiture ce matin, qu'elle avait été saisie lors du raid nocturne, et que son papa l'avait rapportée du commissariat parce que c'était un modèle très rare...

Cependant, la femme sortait de la maison ; elle discutait houleusement avec celui que je supposais être son époux mais ne pus le voir car il resta à l'intérieur.

J'assurai au blondinet que j'avais une voiture comme celle que lui avait ramené son papa il y a quelques années, et comme il ne me croyait visiblement pas, lui proposai de lui montrer que j'étais capable de la conduire... Il ne semblait nullement disposé à essayer, je le fis monter dans la voiture sans brutalité excessive et m'installai à la place du conducteur.

La voiture était plus qu'étrange ; outre le fait qu'elle se conduisait à droite comme dans les pays anglo-saxons, les pédales d'accélérateur et de frein étaient centrées, et celle d'embrayage -qu'il me fallut un certain temps pour trouver- était placée derrière ces deux premières et faisait toute la longueur. Je démarrai le moteur et fis mine d'attendre qu'il chauffe, avec un air le plus assuré possible pendant que le blondinet ricanait encore...

La discussion s'envenimait visiblement, la femme claqua la porte et monta dans une voiture, partit.

Je démarrai aussi adroitement que possible, sous les yeux surpris du blondinet et l'expulsai dehors en cours de marche.

Nous allions au Canada...
La route était verglacée ; un patineur s'écrasa contre la voiture. Nous ne pouvions continuer dans ces conditions. D'un commun accord nous bifurquâmes vers un village de vacances sur la route. Il me fallait quelques vêtements, je rentrai dans une boutique, écoutant de la mauvaise musique, l'air le plus branché possible -il fallait éviter les témoins- ; et la gamine avait faim.

Il y avait une cascade, se déversant sur un escalier en colimaçon tout en pierre d'une vingtaine de mètres de haut. L'eau y était faîche, je proposai de faire un peu de canyonning pour nous changer les idées, mais mon idée ne fut que très froidement reçue.

De toute façon, nous allions au Canada...

Encore une histoire d'eau

C'était au bout de la digue ; deux jours de marche d'après la carte... un petit hôtel à l'autre extrêmité.

De part et d'autre de la digue haute de quelques dix mètres, il y avait la mer... toujours d'après la carte ! Car on n'y voyait partiquement que du sable, quelques rochers épars... on distinguait vaguement au loin une couleur bleuâtre ondulante, mais j'étais très personellement convaincu que c'était un mirage, tout simplement reflet du ciel m'étais-je dit.

Je marchais depuis assez longtemps déjà me semblait-il... perdu dans des pensées diverses, ce n'est qu'au dernier moment que je vis la vague -deux fois plus haute que la digue- s'abattre bruyamment sur moi ! Saisi de frayeur, je m'accrochai aussi solidement que je pus à la balustrade... car il y avait une balustrade tout le long de la digue ! je n'avais pas même été surpris de la présence d'un aussi insolite accessoire ! le fait est qu'elle me tira bien d'affaire : j'étais quelque peu mouillé, un peu sonné, j'avais le hoquet... mais rien de bien grave.

Je scrutai l'horizon : s'il y avait eu une vague, c'est qu'il y avait quelque part de l'eau. Mes efforts furent néanmoins tout à fait vains. Je continuai donc ma route en sifflotant, espérant surprendre le phénomène étrange à sa moindre faute de distraction.

Mes efforts portèrent peu à peu leurs fruits : j'observais depuis un moment la mer qui semblait se rapprocher. Quelques minutes plus tard j'eus la confirmation de mes suspicions : la mer montait, des deux côtés de la digue... Mais je n'eus pas le temps de me réjouir longtemps : si elle continuait à monter au même rythme, en quelques minutes je serais englouti sous les flots... et la balustrade ne me serait pas d'une utilité certaine cette fois ci !

A mon grand soulagement, le niveau de la mer cessa de s'élever juste à quelques centimètres du haut de la digue : mais que je suis bête... autrement, ils auraient attaché un zodiac à la balustrade ! Après tout, ils s'étaient bien donné la peine de mettre une balustrade...

Le temps que je fisse ces quelques réflexions, l'eau s'était brusquement retirée à perte de vue, puis une énorme déferlante une fois de plus semblait vouloir me submerger sans autre forme de procès... il y en avait d'ailleurs une de chaque côté, ce que je n'avais pas remarqué auparavant... Et cette fois ci l'aboutissement en fut moins heureux que la dernière fois ; j'ai bu une belle tasse, et avais mal à la tête au point de soupçonner la balustrade de m'avoir joué un mauvais tour.

Cette fois-ci je pressai la marche... je courais même, peu désireux de recommencer l'expérience à longueur de journée.
J'apercevais d'ailleurs au loin déjà l'aboutissement de mon périple, dans quelques heures je serais à l'hôtel confortablement installé, ou du moins ainsi le croyais-je.

A mi-chemin, on distinguait quelques silhouettes... en m'approchant encore il me sembla que c'était un couple ; ils semblaient se prendre en photo, adossés à la balustrade, puis encore adossés à la balustrade, et encore adossés à la balustrade...
Le niveau de la mer recommençant à s'élever, je pressai le pas. Ils avaient un enfant me semblait-il, ou plutôt un bébé... je ne pouvais distinguer correctement, mais des personnes distinguées ne se permettraient pas ce genre de familiarités avec leur chien il me semble. Ils continuaient à se prendre tous trois en photo, malgré l'élévation du niveau de la mer, et ce que cela signifiait ! Je tentai de les avertir, en criant, en faisant des gestes... Pas la moindre réaction ! Quand la mer se retira brusquement, le père mit l'enfant dans son kangourou avec l'appareil puis se tint à la balustrade comme sa femme. Et moi qui avais négligé ce geste me vis une fois de plus balotté, maltraité lorsque les flots s'abattirent rageusement une fois de plus sur ma tête.

Après avoir repris mes esprits, je m'approchais enfin des touristes pour leur demander si ça allait bien... Parfaitement, pourquoi ? eus-je pour seule réplique, et ils repartirent se prenant en photo adossés à la balustrade !

Je continuai donc ma route, soulagé à la seule idée de la proche terminaison de cette histoire de fous.
Cette fois-ci ce fut un klaxon qui me fit bondir... Et le chauffeur me cria de plus que je regarde où je vais, qu'il aura tout vu ! qu'on n'a pas idée de se promener la tête dans les nuages... le bus s'immobilisa alors qu'il avait à peine atteint le sommet de la digue, et après quelques instants je me trouvai encore plongé dans ce milieu turquoise qui générait de plus en plus chez moi une réaction typiquement féline... La porte du bus s'ouvrit pour laisser couler l'excédent d'eau, et le bus repartit de l'autre côté de la digue...

L'incident me laissa toutefois assez indifférent, il faut cependant reconnaître que j'étais enfin à deux pas de ma destination et que j'avais donc d'autres préoccupations...

Ma chambre avait une vue imprenable sur la mer...

Après tout cela, que me restait-il d'autre à faire que de prendre une douche et de me dépêcher pour ne pas arriver en retard à mon cours de mathématique.

Discussions de café

Cela serait beaucoup plus agréable que chacun perçoive le monde à sa hauteur...
- De toute façon, quiconque croirait que j'ai 18 ans. Je pourrais donc par exemple... conduire cette pelleteuse !
Je montai sur la pelleteuse, la fis démarrer le plus tranquillement du monde, fis un tour du boulevard en guise de démostration et lui adressai un "coucou" en passant devant son air boudeur...

A l'un des angles aigus des deux boulevards il y avait la terrasse où nous discutions, bordée d'arbustes pour protéger les siroteurs des regards indiscrets. Je m'emportais, les pieds dans le caniveau empli d'eau et de feuilles mortes pour une obscure question de principes... Deux fillettes descendaient le boulevard : un pull orange-rouge et un pull rouge-violet.

J'en attrapai une dans mes bras, lui souris ; fis immédiatement signe pour que l'on attrapât la seconde, mais personne ne réagit ! "Veux-tu boire quelque chose ? lui demandai-je à défaut de plus intéressant à dire". Comme elle fit signe que non, je la menai par la main au coin du boulevard où avait tourné quelques instants sa camarade...

Ne voyant personne, nous poursuivîmes jusqu'à la boulangerie ; la file s'entortillait sur plusieurs dizaines de mètres à l'extérieur de la boutique. Les passants me répondirent qu'ils avaient en effet vu une petite fille avec un pull rouge-violet, qu'elle avait poursuivi jusqu'à je-ne-sais-où puis tourné à gauche, mais que par là nous ne risquions absolument pas d'y arriver et qu'il valait mieux faire le détour par le haut.

Nous rebroussâmes donc chemin, main dans la main toujours jusqu'au café où je me fis bien évidemment reprocher ma soi-disant imprudence, mon manque de bon sens, ma distraction... Je ne répondis nullement qu'elle exagérait, qu'elle aurait pu réagir quand je le lui avais indiqué, que de toutes les façons ce n'était pas une raison pour se mettre dans un état pareil, que dans la situation présente cela ne nous aidait pas particulièrement, pas plus que d'habitude d'ailleurs... Tous les spectateurs purent ensuite apprécier l'énumération détaillée des certitudes qu'elle avait toujours eues et de son intuition qu'elle aurait dû suivre bien auparavant...

Quelques heures plus tard, nous aperçûmes un énorme véhicule familial blanc -disons une Rolls- et vous vous en doutez certainement, la fillette au pull rouge-violet assise sur la banquette arrière. Nous avons tous trois interrompu nos laits grenadine respectifs pour la regarder, et nous avons continué à discuter comme auparavant.

Un hôtel quelque peu humide

Une chambre pour deux s'il vous plaît... - Vous avez la 256 me répondit la belle demoiselle de l'acceuil, puis d'un ton confident, vous verrez, c'est la meilleure chambre de l'hôtel... la vue y est magnifique. A cette époque de l'année il n'y a pas beaucoup de visiteurs ajouta-t-elle comme si elle ressentait le besoin de justifier que la meilleure chambre soit attribuée aux premiers venus que nous étions.

En effet, il y avait une belle vue sur Paris.

Nous nous mîmes immédiatement au travail ; nous arpentions les rues de Paris et notions soigneusement tous les résultats dans un bloc-notes longuement prévu à cet effet.

Après une dure journée de labeur, nous revînmes à l'hôtel. Je souris à la demoiselle de l'acceuil, allai m'informer si aucun message ne nous était parvenu. Il y avait quelquechose de désagréable, dérangeant... J'allongeai inutilement la conversation -au risque d'être mépris dans mes intentions- afin de déterminer la source de ce désagrément soudain que je n'avais nullement ressenti la veille. L'hôtesse sembla d'ailleurs tenter par tous les moyens de se débarrasser de ma présence sous prétexte d'avoir des problèmes urgents à régler. Je lâchai assez rapidement prise.

Ce n'est qu'une fois dans l'ascenceur, en regardant le portier en Spirou vêtu et surtout mon voisin avec sa bouée, ses palmes et son tube dont j'oublie toujours le nom que je réalisai ce qui n'allait pas : un mètre d'eau. Dans le hall, dans l'ascenceur et comme je pus le confirmer par la suite dans toutes les pièces de l'hôtel.

Bien qu'il éloigna de l'hôtel les quelques malheureux pensionnaires, ce noveau milieu attira une foule de visiteurs -petits et verts genre martiens n'ayant rien à envier à un (mauvais) film américain- qui étaient ma foi assez sympathiques : on jouait aux échecs dans le bar après dîner.

Nous avions enfin fini de mesurer. La phase suivante était nettement plus facile : il suffirait de calculer puis de redessiner les limites de manière à ce que les richesses soient convenablement distribuées... et d'établir un rapport détaillé bien sûr. Nous tenions néanmoins à faire un travail professionnel et retournâmes donc sur le terrain : c'est nettement plus confortable de faire coÔncider les limites avec les rues...
- Tu vois, si nous incorporons tout ce quartier au 6e arrondissement, ce sera nettement plus équilibré -ne serait-ce que du point de vue des hommes-.
- Il est vrai mais j'avoue que la forme du 6e originelle me plaisait beaucoup plus mais peu importe.
- A vrai dire, j'hésite à le faire dépasser de l'autre côté de la seine.
- Et que fais t'on de l'île de la cité? Les enclaves ne sont plus à la mode!
- Pas tant que ça, et ça lui rendrait un petit côté moyennâgeux... pas du tout désagréable.

En guise de souvenir, nous fîmes un petit tour en bateau :
- Y a t'il une place que tu préfères ?
- Il faudrait nous accommoder pour avoir une belle vue !

Un manuel de physique

Le montage se composait d'un récipient de forme cubique contenant un liquide de viscosité rho, dans lequel on plongeait un cube de côté à peine inférieur évidé d'un volume ayant une forme d'aile d'avion vue de côté.

Il s'agissait d'étudier la surface du liquide qui monte dans "l'aile". La résolution de l'équation différentielle imposait de déterminer un réel q tel que n/q = q. Sophie fit immédiatement remarquer que l'on avait trivialement q=10, mais quelqu'un objecta aussitôt en disant que le paramètre n ne prenait pas systématiquement la valeur 100 même si c'était la plus courante. (Etait-ce la probabilité -exprimée en pourcentage- d'être en train de raconter n'importe quoi ?)

J'en eus assez, et préférai aller aider un philosophe qui préparait sa conférence pour l'après-midi : il fabriquait un range-livres. En fait cela ressemblait dans le principe plutôt à un classeur pour ranger les revues avec des tubules métalliques à glisser entre les feuilles de la revue à maintenir en place, mis à part que le range-livres de mon philosophe était de forme cylindrique, les livres étant tournés vers l'extérieur.
Il fallait que les livres fussent étiquetés de la même manière qu'à la bibliothèque. Il m'y envoya donc rechercher les côtes des livres qu'il désirait exposer pendant son allocution, et au passage me demanda de rapporter quelques livres qu'il y avait laissés.

De retour de la bibliothèque, juste de l'autre côté de la cloison je rencontrai un musicien qui préparait également un montage pour son allocution. Il me vit passer avec une pile de livres -aussi haute que moi- dans les bras et s'approcha intrigué. Il saisit alors le livre du haut de la pile : un livre de physique à la couverture rouge et bleue, tome V. "Je le connais très bien" m'assura t-il et pour me le prouver -je devais avoir en ce moment un air dubitatif, sinon inquiété- il se mit à le chanter : remerciements, prologue, puis l'intro- duction...

Je contournai la cloison pour rapporter les livres au philosophe.
"Au fait, sais-tu où se dérouleront les allocutions cette après-midi ?" demanda-t-il à son collègue musicien qui s'arrêta de chanter... Il n'en savait rien ! Ou bien, si... il croyait se souvenir que les allocutions devaient se tenir cette après-midi dans la place centrale : auquel cas leurs montages seraient absolument superflus...
Les deux hommes s'arrêtèrent donc immédiatement de travailler et partirent chacun dans sa direction.



Virus - trimestriel du lycée Louis-le-Grand - Novembre 98